mercredi 3 mars 2010

Une journée extraordinaire


29 janvier 10 • Une journée ordinaire côté cour
Lever vers 8 heures. Il semble, quand je sors de l’étage des chambre par l’escalier extérieur pour aller dans la grande salle, qu’il fasse moins froid : zéro. Petit-déjeuner avec F. et la radio. Commentaires. Allumer le poêle du premier coup. Ressortir et remonter l’escalier extérieur pour aller au bureau, traiter les courriels (des nouvelles des passeurs, de l’imprimeur, de Grenoble, de Liernais, de Hong Kong, d’Irak), je tente d’appeler un graphiste avec qui j’aimerais travailler. K. passe, on discute, on lit les articles sur le procès des sans-papiers de Vincennes. Je redescends mettre une bûche, le téléphone sonne, des nouvelles de T., je donne le message à F. qui repart à Lyon. Faire la vaisselle de la veille en surveillant le feu. Manger en vitesse (il reste du minestrone partagé hier avec A. et C. : épeautre, carottes, haricots, poireaux et nos fameuses pommes de terre). Prendre une douche et remonter m’habiller vraiment, plus chaudement (ouf !). Fumer une cigarette et rédiger deux lettres (une administrative, une amicale – il me faudra une photocopie). La lettre administrative me donne envie de faire la sieste. Au réveil, il est difficile de sortir de sous la couette (12° dans les chambres) mais je m’habille et je descends au village. Bureau de tabac, photocopie, poste, boulangerie. Maintenant je monte bien la côte et je rentre réchauffé. Je regarde un documentaire sur Comment l’imagerie occidentale et Hollywood en particulier diabolisent les Arabes. Dîner avec F., N. et A. dans la grande salle. Je reste passer la soirée près du poêle, à lire et préparer mes cours, et à me rappeler que je suis en retard pour les réponses des courriers de M. et S. Je monte me coucher, allume le candélabre, grimpe dans un lit très haut et souffle les bougies.

1er mars 2010 • La cuisson du biscuit
Si quelqu’un était venu se promener du côté de Taillis Vert, hier au soir, il aurait vu deux ou trois personnes s’activer autour du foyer du four du potier. Nous y avons passé la nuit, Y. et moi, à entretenir le feu ; la pleine lune sous les nuages les transformait soit en lac, soit en fleuve ; à trois heures, les oies, curieuses, puis les brebis, sont venues nous regarder. Puis nous avons vu l’aube, puis le jour, puis j’ai dormi un peu, et le potier est venu nous relayer à neuf heures pour continuer la cuisson. Je suis allé me coucher, me suis réveillé pour faire à manger et porter un plateau au four, et je suis retourné dans ma chambre me reposer. 16h43. Je commence la lecture de Fou de Vincent, de Guibert, commandé à la Hulotte et ramené d’Annonay dans un sachet en kraft. Voilà longtemps que je n’avais pas lu un livre non massicoté, avec ce plaisir de la découpe des feuillets avec un coupe-papier (un couteau Laguiolle) qui rythme la lecture. Puis je me dis que ce livre (je ne l’ai jamais vu directement disponible sur des rayons) est livré non découronné pour respecter la censure de la morale : être sûr que le lecteur de ces pages qui commencent avec un suicide, puis assez vite érotiques, l’a payé. Ou volé, me rassuré-je. J’écris ces quelques lignes. Rien que cela (la lecture et l’écriture) aurait suffi à combler ma journée.
Mais si un ou une promeneuse avait voulu profiter de la nuit ce soir même (car la journée n’est pas finie), c’est d’un feu gigantesque, à plus de mille degrés, dont les deux ou trois personnes s’occupaient ; ils ouvraient régulièrement la bouche du foyer, pures lumière et chaleur, pour la nourrir de bois. Une fournaise contenue dans ce gros four en terre, à deux chambres : un monstre vivant, rougeoyant, bombinant, crépitant, grondant. L’éclat du four aurait projeté jusqu’au chemin des promeneurs une lumière chaude et vive en contraste avec la blancheur froide de la lune.
A minuit, la température souhaitée était atteinte pour cuire le biscuit, le potier a scellé la porte du four, a bouché toutes les ouvertures, pour laisser infuser cette chaleur vive pendant trois jours. Nous sommes remontés à la maison -J’en avais les larmes aux yeux. -, épuisés, et les voisins de la petite maison se sont annoncés pour un petit concert : voilà une contrebasse, deux guitares et un accordéon qui débarquent avec leurs chanteurs pour un impromptu offert pour cette journée extraordinaire.

31 mars 10 • Une journée intra-ordinaire
Lever vers 8 heures. Petit-déjeuner, six tartines, s’occuper de la basse-cour : sept œufs dont un de l’Oie – il fait froid. Travail dans ma chambre, finalisation d’un texte envoyé ensuite par courriel, que je confie à Yann Montigné pour le mettre en page. Descendre au village acheter du tabac – ou il fait froid, ou je suis trop peu habillé. Relever le courrier et l’apporter chez N. la voisine, où je me fais inviter à déjeuner avec F. et A. Préparer mes affaires pour les deux cours de l’après-midi. Avant de rentrer, passer à la bibliothèque de Bourg-Argental, y prendre de la poésie et des films (Beautiful Boxer et L’Enfer d’Ethan). Rentrer à la maison, faire un peu d’Internet, fumer une cigarette, s’occuper du compost. Remonter dans ma chambre et y écrire un peu (bonne dynamique), C. passe me dire que Am. est chez J. et F. et qu’elle peut nous parler du réseau Repas et des compagnonEs, j’y retrouve Al. et N., réunion > on discute, on mange des pâtes. Je remonte au bureau pour passer un coup de fil. Et je rentre dans ma chambre pour écrire.



C’est quoi une journée ordinaire et une journée extraordinaire ?
C'est quoi la différence ?

vendredi 12 février 2010

Labeur

Broderies




Quand on perd le fil, quand on ne connait pas le motif général, il faut broder. Broder autour.


jeudi 4 février 2010

Une journée au bois

Belles journées, froides et sèches comme les branches à brûler
Soleil dans un ciel minéral : un granit finement glacé,
celui de la colline sombre en ombre chinoise
Je regarde par la fenêtre la trace d'un avion encadré
Depuis quelques semaines, les oiseaux se sont remis à chanter.

(j'aime le son des bûches qui craquent sous la hache ou le merlin et les coins qui sonnent sous les coups de masse : des sons secs et tintants, presque printanniers)

lundi 25 janvier 2010

samedi 9 janvier 2010

Actualités résolues


Les conventions exigent un rituel de vœux en cette année qui commence. Ayant passé de l’année 2009 à 2010 auprès d’un feu de camp où nous avons brûlé de petites phrases écrites sur papier, je tiens à vous souhaiter de la persévérance et de la résistance, de la joie et des joies, et vous espère résolus dans vos actes, vos croyances, vos projets.
Je suis resté silencieux ces temps-ci, travaillant sur divers projets au plus long cours...
L’édition me tient toujours à cœur, et plusieurs envies sont là, autour de textes poétiques de deux auteurs.

Le film sur les ateliers Ponsard à Grenoble, quittés en novembre, où sera lu en voix off un texte que j’ai écrit, sera projeté en privé début février, avant, je l’espère, d’être visible sur la Toile.
Un travail en cours de « générateur de textes aléatoires basé sur de la musique » me passionne, me donne des contraintes d’écriture inédites, et des perspectives alternatives de monstration. Ce prendrait en effet la forme de projections lors de concert, ou de performances vidéo/son/textes…


Enfin, si la réécriture de Mitsou est mise en jachère, je reviens – avec plaisir et une sorte de soulagement – à des textes plus narratifs, de petites nouvelles très diverses de tons, de thème et de forme. Après la courte nouvelle Actualiser (Le Carnet bleu), j’évolue ces temps-ci chez des flibustiers et des mauvais garçons dans le milieu bohême des années 30…
Et je travaille sur Mots d'Hiver et d'autres lieux, écrit à Taillis Vert mais surtout ailleurs... On m'a offert quantité de beau papier en cahiers agrafés ou reliés. C'est à se demander si les gens se rendent compte du temps qu'il faut pour écrire !





vendredi 11 décembre 2009

Courrier

J’avais bien senti, à la lecture de sa lettre, qu’il l’avait écrite dans un moment d’agacement, de rancœur et de méfiance. Mon intuition était telle que je me suis senti énervé, offusqué, trahi, méprisé et méprisant de tant de méprisable petitesse, et que, palpitant et nerveux, j’écrivais déjà dans ma tête une réponse hautaine, acerbe et méchante pour me venger encore plus cruellement de sa rancœur et de sa méfiance.
Mais, puisque ce que je sentais était purement intuitif, qu’aucun de ses mots n’était vraiment cruel, et que mon sentiment était peut-être injuste ou paranoïaque et peu valable, j’ai voulu faire lire sa lettre à deux personnes de confiance, qui me dirent que j’étais effectivement trop susceptible ; que rien dans la lettre n’était méchant ou agressif ; qu’elle était au contraire calme, claire et limpide, objective et sans affect ; et que j’avais tort de mettre de l’émotion là où il n’y en avait pas. Pourtant, quand il m’appela pour parler de ce courrier, il m’avoua l’avoir réécrit six fois pour tempérer sa rancœur et son agressivité, mais qu’il l’avait effectivement écrit dans un moment de doute, de lassitude et de méfiance, et qu’il savait par avance que je le prendrais mal et que cette lettre me ferait souffrir, mais qu’il avait tout de même la nécessité d’exprimer ses sentiments de la sorte pour qu’ils soient entendus.

Le plus agaçant pour moi est d’avoir senti tout cela et de n’avoir pas eu suffisamment de confiance en mon intuition première, qui était pourtant juste.

mercredi 9 décembre 2009

Crépuscules

Que faire d’un texte magnifique renié par la personne qui l’avait plus ou moins commandité ?
Ce texte, dont les rares lecteurs me parlent encore, me disant qu’ils n’ont plus retrouvé jamais dans mes écrits la même poésie, est sans doute le plus beau que j‘aie encore écrit. Mais que faire d’un texte avorté ainsi et qui reste convalescent, informe, débile (au sens classique : faible et sans force) ?
J’imagine parfois en faire une édition somptueuse, peut-être manuscrite, ou un tirage extrêmement limité et outrageusement luxueux (un papier d’Arches ivoire, avec une gravure originale, dans un emboîtage en cuir fin ?), un ouvrage de bibliophile maniaque de la rareté, pour réparer l’affront fait à ce texte et venger son honneur…

Le projet Entre chien et loup (2005-2008 avec Olivier Pique) se transforme : la Rhapsodie au crépuscule, à travers un long œuvre au noir, continue d'être en cours... (2009-2012)

Un silence isolé du monde ?

Certains m’imaginent, ici en vacances, ou isolé du monde… C’est drôle. J’ai plutôt l’impression que c’est le monde qui m’isole et qui m’oublie, qui me permet de l’oublier, et c’est assez agréable et reposant… Et, vivant avec une dizaine de personnes, dans une campagne certes silencieuse (ou presque), dans une maison régulièrement accueillante pour qui vient d’ailleurs, comment me sentirais-je isolé ? Comment parler d’isolement, de retraite, dans ce monde en réseau, en réseaux ? Comment être isolé aujourd’hui avec le courrier postal, la radio, le téléphone, Internet ?
Parlons blog. C’est un monde hallucinant – et pourtant je le connais fort peu – à géographie aléatoire, affective, sans frontière, me semble-t-il… Ce sont, partout (ici !), des livres qui s’écrivent au quotidien, aux quotidiens (ou non) de leurs auteurs : des livres qui se donnent à lire en même temps qu’ils s’écrivent. On passe de l’un à l’autre sans limite et si je rends visite à mes blogs amis : Thomas Querqy et le florilège de citations de Saint-Loup, je passe à la découverte de Nicolas Ravière et au graphisme de "J'ai flané pour vous", je passe à la photographie avec cette étrange Shooting Gallery 365, le travail de Heriberto Aguirre qui m'amène à celui d'Antoine … C’est vertigineux. Vérifiant parfois combien de lecteurs viennent me lire ici, je suis toujours surpris : qui pouvez-vous bien être ? Par où êtes-vous arrivés ici ?

Mais c’est là la magie vertigineuse de la Toile : si je fais une recherche sur le photographe espagnol Garcia-Alix, je découvre ces images...
Si je cherche des images de Malick Sidibé, je vais tomber sur les portraits d’Antoine Tempé et sur le travail de Alioune Bâ.
Si je me documente sur Brassaï, j’apprends l’existence historique du Bal des Quat’zArts et du Bal du Magic-City – ce qui me fait dire qu’on a tout de même bien perdu en liberté des corps – et du personnage incroyable de Barbette, ce qui me ramène à Man Ray…
Bref, avec Internet, ses blogs, ses images, ses textes, le monde entier ou presque est à la portée d’anonymes autodidactes.

Hélas, j’ai appris qu’un ami, après avoir tenu ce type de journal internautique qu’est le blog, pendant deux ans, l’avait supprimé. Le résultat est qu’il n’est plus en ligne mais, pour moi, cela veut dire qu’un livre a disparu : un livre inachevé qui se lisait au moment même où il se faisait a été définitivement autodafé. Et ce supplice par le feu est même plus violent, car avec la Toile, pas besoin de feu, aucun spectacle, nul espoir qu’un exemplaire soit sauvé par un bibliophile aussi résistant qu’affolé : il suffit d’un clic, il n’y eut qu’un déclic. Le vertige formidable (au sens classique du terme : redoutable) me semble devenir un cauchemar (mais peut-être les fichiers existent-ils encore quelque part ?).
Je ne pense pas qu’on ait encore pleinement conscience de la révolution que ce réseau informatif a sur le cours du monde : Internet est ce qu’on en fait. Ce qui laisse tout de même pas mal de liberté. Du moins pour l’esprit.
J’en reste flou.