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mercredi 18 mars 2015

Editions La Pierre qui Roule - Ligne éditoriale et Catalogue

La Pierre qui Roule est une cabane d’édition nomade, qui n’a d’autre statut d’existence que ses publications et les personnes qui y collaborent depuis 2008.
Pourquoi "cabane" ? Parce qu'avec quatre titres depuis 2008, on ne pourrait s'enorgueillir du titre de "maison d'édition".
Pourquoi "nomade" ? Parce que, depuis 2008, ce ne sont pas moins de six ou sept adresses éphémères, à partir desquelles ont été confectionnés les carnets et les livres... On pourrait presque dire que La Pierre qui Roule est une roulotte.

Créées  d'abord pour  des  besoins  d’autoproduction, les éditions La Pierre qui Roule ne cessent donc, comme leur nom l’indique, de déménager et de s’enrichir de rencontres. En un mot, ce sont ces  rencontres  qui  font  les  livres,  élaborés  dans  le  Morvan,  à Grenoble ou sur les monts du Pilat : j’édite des rencontres, pour le seul plaisir que cela nous procure, et dans des collectifs plus ou moins éphémères dont les adresses successives disparaissent au fur  et à mesure, histoire de brouiller les pistes (squat d’artistes, maison  communautaire  vouée  à  la  destruction,  collectif  rural d’habitat groupé...). Il paraît cependant que la cabane se sédentarise et se transforme en maison : la nouvelle adresse 2015, qui semble pouvoir être pérenne est

Éditions La Pierre qui Roule - Alexis Garandeau
Maison de Dinomir
14 impasse Saint-Ennemond
42220 Saint-Julien-Molin-Molette


L'adresse mail est toujours : lapierre.quiroule (at) yahoo.fr

Depuis 2012, La Pierre qui Roule est en silence... Mais elle espère bientôt se remettre à la confection d'un Carnet Poétique & éventuellement Illustré :
Cette modeste collection de Carnets prend la forme de livrets format carte postale (100 X 148 mm), de 12 à 20 pages intérieures.
Chaque titre bénéficie d’un tirage de 120 à 300 exemplaires. La  couverture  est  imprimée  sur  Rives  Tradition  250  g,  et comporte le titre de l’ouvrage, une illustration ou un visuel choisi par l’éditeur, et le logo de l’éditeur. Le nom de l’auteur apparaît sur
la page de titre intérieure.
Le texte est composé exclusivement en Rotis Sans, d’un corps de 10 points, et en ses variantes (ses différentes casses et tailles, italique, gras, etc.).
La  quatrième  de  couverture  indique  le  nom  de  l’auteur, comporte  éventuellement  un  mot  signé  de  lui  ou  un  texte  de l’éditeur expliquant sa démarche ou " donnant un peu le ton ". Il est aussi indiqué le nom de l’auteur du visuel de couverture, ainsi que les mentions légales et obligatoires (prix et n° ISBN).
Cette collection s’intéresse à des univers poétiques et subjectifs, sans restriction de forme : des choses à dire, un regard personnel, une vision intérieure du monde, des images bien à soi…

 
Catalogue

Vers mal arrimés
d'Ernest Boursier-Mougenot
Éditions La Pierre qui Roule, parution en avril 2011 (300 exemplaires).
Recueil, Grand format. Format 13.5 X 22 cm. Couverture en couleur sur Rives Tradition, illustrée de deux polaroïds de Ludo B. 64 pages intérieures en N&B
11 euros
ISBN 978-2-9533211-2-8

 
Instantanés
Des photographies que je ne ferai jamais
d'Alexis Garandeau
Parution en octobre 2008 (120 exemplaires). Second tirage en 2012 (180 ex.). Carnet poétique. Format 10 X 14,8 cm. Couverture en couleur sur Rives Tradition, 12 pages intérieures en N&B
4 euros
ISBN 978-2-9533211-0-4

Aux Confins de Pays
d’Aurélye Perrette
Illustré par Frédérique Helle 
Parution le 29 juin 2009 (180 exemplaires – épuisé). Carnet poétique illustré. Format 10 X 14,8 cm. Couverture en couleur sur Rives Tradition, 12 pages intérieures en N&B
4,5 euros
ISBN 978-2-9533211-1-1
 

Forêt des signes
de Marion Massip
Parution en mars 2012 (300 exemplaires). Carnet poétique. Format 10 X 14,8 cm. Couverture en couleur sur Rives Tradition, 16 pages intérieures en N&B
4,5 euros
ISBN 978-2-9533211-3-5

 


mardi 8 février 2011

Habiter

« Voilà ce qu’on désire : habiter au sein des vagues
Et n’avoir pas d’attaches dans le temps. »

Ces deux vers de Rilke me font réfléchir que mes difficultés à élire un lieu traduisent mon angoisse face à la mécanique inéluctable du temps qui passe.
Xavier Bazot, Où habiter ? Où écrire ? in remue.net

mercredi 18 août 2010

Rendez-vous à Saulieu

« Être de quelque part ne signifie pas grand-chose. Ou seulement pour les gens qui y sont restés. Ceux qui sont restés quelque part. »
C’est ce que se disait Gabriel Courtois en arrivant à Saulieu. À pied, doit-on préciser.
Gabriel Courtois est professeur de latin-grec au Lycée de Clamecy. Il y est connu, vous pouvez le vérifier. Il a pris le train à Cravant pour venir à Saulieu mais il est descendu, étrangement, à la gare de Macon, pour revenir sur ses pas, à pied, par Saint Martin de la Mer. Autant dire qu’il prend les chemins de traverse. Mais peut-on appeler « gare » cette station, qui suit celle de Saulieu, seulement marquée par un trottoir de granit, et dont le nom – du village tout proche – copie celui d’une ville plus connue ?
En arrivant à Saulieu par la rue de Villeneuve, Gabriel fait aboyer les chiens. Du linge est étendu dans les jardins, du bois est rangé dans les hangars, on se dispute dans une des maisons. La pompe à eau ne sert plus, remarque-t-il. Ensuite, Saint-Saturnin sonne trois fois. Il est en avance. Peu de monde.

Soudain la basilique sonne à toute volée. Un mariage ou un enterrement ? « Un enterrement », conclue Gabriel, vu la gravité des cloches et le peu de vie de la ville : c’est un glas.
Ce sont donc bien les sons qui font la frontière de la ville. D’ailleurs l’organiste répète à Saint-Saturnin. Gabriel note tout cela. Pourquoi ? Et que vient faire ce personnage anodin dans ce lieu et dans cette histoire qui n’existe pas encore ? On ne saurait pourtant être trop prudent, ni se méfier assez des professeurs de langues mortes, encore jeunes, un peu trop solitaires et qui voyagent avec une sacoche. Surtout quand ils portent une chemise un peu trop courte, dont les pans volent sur son pantalon, et des sandales aussi… bohémiennes. Les petits vagabonds sont-ils toujours ceux qu’on croit ?
Une histoire qui n’existe pas, précisément. Mais comment imaginer que quoi que ce soit se passe, un après-midi d’été, dans une bourgade de Bourgogne, charmante, mais désertée à l’heure où les notables digèrent ?

Gabriel se dirige vers la rue de Boignard. Faut-il qu’il connaisse bien la ville ? Le soleil tape et cogne ; comment imaginer qu’on se promène à cette heure ? Sous le préau bien charpenté qui protège le lavoir, la fontaine s’écoule continûment pour alimenter le miroir d’eau. Il y a quelqu’un qui s’y reflète, qui s’y repose, profitant peut-être de la fraîcheur de l’ombre. Un vagabond probablement, occupé à contempler le cours des choses dans la glace à peine tremblante de l’eau.
« Ah, te voilà ! » lance le vagabond quand Gabriel Courtois entre dans l’enceinte du lavoir.
« Me voici. Bonjour Machin. »
Vous ne voudrez pas le croire mais c’est bien son nom : Séraphin Machin avait rendez-vous avec Gabriel Courtois. On va peut-être y voir plus clair dans cette histoire.
« Tu viens pour la livraison ?
« Franchement, Séraphin, qu’est-ce que tu foutrais là à m’attendre, et pourquoi viendrais-je te retrouver ici si ce n’est pas parce que tu as quelque chose qui m’intéresse ?
« Tu vas te calmer tout de suite, mon petit, ou je te casse la gueule. J’ai ce qu’il te faut et tu le sais, c’est Perruchot qui t’envoie et il y met le prix. Seulement, moi, je t’ai déjà vu te balader sans raison apparente, pas vrai ?
« C’est bien ça. Tu connais bien l’histoire. Mais montre-moi plutôt ce que tu dois me remettre. »
Machin fouille dans ses frusques – comment imaginer et comment croire qu’il ait la place pour y transporter ce qu’on le voit en sortir ? Voici un épais et vénérable volume in-quarto, relié en cuir brun et décati. C’est une édition de Virgile du XIXe siècle, l’édition annotée par Champollion, celle-là même qui a été dérobée dans la bibliothèque du château de… Vous ne voudriez tout de même pas qu’on vous dise où ? De toute façon, si vous ouvriez la page de garde, vous verriez bien le riche ex-libris, preuve du prestige des détenteurs du volume, qui augmente la valeur du texte et de sa typographie.
L’ouvrage est passé des mains de Séraphin à celles de Gabriel. Celui-ci en a caressé la reliure, a vérifié l’imprimatur et l’ex-libris, et l’a refermé.
« C’est une belle édition, dit Machin. Très peu de fautes, typographiée en Garamond.Un peu snob, cette fonte, mais c’est chic.
« Il y a autre chose, répond Gabriel.
« Flûte, t’es aussi au courant ? Perruchot suit bien ses affaires, décidément ! Il doit passer son temps à lire la chronique des cambriolages dans les journaux ! Pourtant, celui-là, c’était discret. Carrément devant les yeux de Mademoiselle ! Elle a pas dû encore s’en rendre compte ! »
Sort de ses hardes un autre livre : l’édition originale des Fleurs du Mal de Baudelaire, peut-être le volume même qui fut volé à l’étalage par Jean Genet et qui lui valût la prison. Dérobé, cette fois, et très habilement chez Mademoiselle … (on vous a déjà dit que vous ne saurez rien).
« C’est bien », dit Gabriel.
Mais il est quatre heures. Des femmes sortent des maisons du faubourg pour faire sécher le linge sur les fils tendus dans le pré, et les deux hommes se séparent après une poignée de main dans laquelle a transité l’argent de la précédente livraison.
L’un remonte à Alligny ; l’autre rentre en ville, avec sa sacoche alourdie, en passant par la ruelle des Terreaux. C’est dire s’il connaît vraiment la ville…

Le professeur de latin-grec continue par la rue du Marché – un type y achète un chapeau. Il rentre au Café de Paris et s’installe à la sixième table, à gauche le long du mur. Un monsieur l’y rejoint pour lui dire :
« C’était moi, ici. Y a de la place partout !
« Précisément. Je n’avais pas vu qu’il y eut votre nom sur la table », répond Gabriel en prenant ses affaires pour les translater à la table d’à côté.
Il est découragé, d’un coup, et boit un thé en se disant qu’il lui faudrait un jour ou l’autre arrêter ses entourloupes. C’est du moins ce que lui reprochait sa mère dans une phrase qui commençait par « Tu aurais dû » ou par « Tu devrais ». Il lui faut tout de même refiler la livraison. C’est ce type qui l’a fait culpabiliser pour l’histoire de la table. Et d’abord, pourquoi faudrait-il faire comme tout le monde ?

Le lendemain, c’est dans le salon de l’Hôtel de la Poste qu’on retrouve Gabriel Courtois, professeur de lettres classiques. Là encore, dans ce décor – et plus encore peut-être depuis qu’on sait ce qu’il trafique – son habillement paraît suspect : un T-shirt et un jeans trop moulant, assis sur les banquettes en cuir clair, au milieu de lampes perlées et des boiseries tendues de brocard au décor de fleurs et d’oiseaux. Vraiment, quel drôle d’oiseau fait Gabriel au milieu d’eux !
Il n’a pas plus belle humeur que la veille au soir. Et il se sent effectivement déplacé aujourd’hui.
« C’est étrange. Je dois vieillir. Les transactions se passent pourtant toujours comme ça. »
En effet, à chaque fois que Machin lui donne rendez-vous à Saulieu, c’est à l’Hôtel de la Poste, où il passe pour un voyageur de commerce (ce qu’il n’est pas loin d’être), que Gabriel dort jusqu’au lendemain, et que Perruchot vient récupérer ses paquets. Les frais sont à la charge de Monsieur Perruchot, libraire à Paris, qui aime particulièrement l’Armagnac servi dans l’établissement de Monsieur Vuillemin. Il a aussi l’excuse, pour ses voyages, de faire régulièrement des affaires avec un libraire à Arnay-le-Duc.
Perruchot arrive en début d’après-midi, et ils passent ensemble, le libraire et le professeur, dans la deuxième alcôve du petit salon, derrière le miroir de la première. Monsieur Vuillemin, qui est décidément charmant et connaît leurs habitudes, leur amène un muscat et un Armagnac.
Perruchot, lui, on ne peut dire qu’il soit charmant. Gabriel note le contraste quand il le voit déjà s’énerver avant d’avoir parlé.
« Bon, alors, tu les as, oui ou non ? »
Gabriel lui passe l’in-quarto et le Baudelaire. Il regarde les yeux de Perruchot qui défilent comme un écran de jackpot. Quatre cent cinquante pour le Baudelaire, bien plus pour le Virgile : voilà l’estimation du professeur pour la future et discrète vente de la librairie ancienne et moderne Perruchot.
Le libraire a l’air d’apprécier et de se calmer. Le professeur attend, les yeux dans le vague, et rêve de voyage… Berlin, Londres ? Et pourquoi pas le Japon ? Cela doit être l’influence des tentures aux fleurs et oiseaux, inspirées des estampes japonaises…
La radio passe un tube du moment qui chante : …et c’est tout un programme - dans un ciel artificiel… pendant que Perruchot compte trois billet de cent et les passe à Gabriel sous la table.
Le professeur pose son regard bien en face du libraire, se dit : « Pourquoi pas ? » et prononce :
« Il faut ajouter. Séraphin a pris des risques pour le Baudelaire, et vous vendrez le Virgile plus de trois fois ce que vous nous en donnez. Voyez-vous, Monsieur Perruchot, tout le monde vieillit, et il n’est pas sûr qu’aujourd’hui vous trouviez encore de petits brigands qui lisent le grec et le latin dans le texte, ou qui reconnaissent du premier coup d’œil la fonte qui a servi à typographier vos trésors… »
Le libraire manque de s’étouffer dans l’Armagnac et le sang lui monte au visage. Tout rouge, il reste pourtant calme dans sa colère et maugrée entre ses dents :
« Jeune petit con ! Je vais te casser ta binette de blanc-bec et tes lunettes de minable prof de lettres mortes !
« Essayez. Essayez, cher Monsieur Perruchot. Imaginez ce que cela donnera. Un dimanche à l’Hôtel de la Poste… Monsieur Vuillemin qui appellera la gendarmerie… À côté des ces hobereaux qui boivent leur café… Imaginez aussi ce que Séraphin et moi pourrions raconter… Vous vous souvenez de l’exemplaire du Mitsou de Balthus, de chez la comtesse de Rola ? C’est juste un exemple… Parmi tant d’autres… Et la bibliothèque de la comtesse de Wignacourt ? C’était juste à côté, n’est-il pas vrai ? Ajoutez donc deux billets, Monsieur Perruchot, ce n’est pas cher payé pour ce qu’on fait pour vos affaires… »
Les deux billets sortent, s’ajoutent à ceux qui sont déjà sortis et passent dans la main de Gabriel qui empoigne sa sacoche et s’empresse de quitter l’établissement. Une fois n’est pas coutume, il n’aura pas salué Monsieur Vuillemin, qui est décidément charmant.

Une fois dehors, le professeur retrouve ses rêves de voyage… Et l’Argentine ? Buenos Aires ? Le tango et le métissage qui doivent donner bien de la beauté aux gens… Oui, pourquoi pas ? On dit qu’il y a beaucoup de francophiles en Argentine ; peut-être qu’il pourrait donner quelques cours…
Mais le temps semble se gâter et ce n’est pas avec les cinq cents euros qu’il doit partager avec Séraphin lors du prochain rendez-vous qu’il paierait ne serait-ce que son aller à Buenos Aires…
Pour l’instant, il est possible qu’il prenne la pluie en allant à la gare, où il pourra s’abriter sur l’exèdre sous l’auvent. Il est très en avance, c’est sûr, pour le 18h30 du dimanche, mais il a un livre de poche dans sa sacoche…
En descendant l’avenue, il prend le temps de regarder les jardins où la rhubarbe profite, les petits pavillons et les maisons bourgeoises.
Il est 16 heures pile quand il arrive à la gare. Gabriel Courtois, professeur de latin-grec, est en avance et s’installe sur le banc. Il sort son bouquin – un livre de poche en soldes soldés. Il ne pleut pas encore.
Deux garçons jouent au rugby dans un jardin adjacent au quai.

Cette nouvelle a été écrite lors de l'atelier d'écriture de Saulieu.



mercredi 9 juin 2010

Marathon créatif et festif


Le collectif des (h)auteurs a organisé un "marathon créatif" : de vendredi minuit à samedi minuit, auteurs, musiciens et photographes ont travaillé à partir d'une contrainte (mot / phrase / photo) tirée au hasard. Chacun a restitué son travail le dimanche.
Suit Le personnage qui renoue le lacet de sa chaussure, que j'y ai proposé.


Le personnage qui renoue le lacet de sa chaussure



Si vous aviez été, un vendredi de mai, à 17h56, sur le parking de Sakinata Company, vous auriez vu un homme, un peu ébouriffé, vêtu d’une veste et d’un jeans noirs, les manches de son pull beige foncé remontées sur celles de la veste noire, en train de se pencher sur la terre… pour renouer le lacet de sa chaussure droite.
Vous pouvez douter de l’exactitude de ce fait, précis mais néanmoins anodin, et loin d’être remarquable, parce que vous pensez que je suis le seul à le relater.
« L’écrivain, dites-vous, a droit à toutes les fantaisies. Il suffit de le savoir pour se rappeler qu’il conduit son imagination à produire un résultat qu’il soumet à notre jugement.
_ Non, vous répondrai-je. Non. Car il y a une photographie. Cet instant très précis et cependant anodin a été aussi remarqué par quelqu’un qui en atteste l’existence passée : un photographe.
Peut-être n’auriez-vous pas remarqué ce moment si vous aviez été, ce vendredi-là, à cette heure-là, en ce lieu-là ; mais si vous aviez observé cet homme, à cet instant-là, et sa façon de relever la tête vers le ciel après avoir relacé sa chaussure – ce que le photographe n’a pas su capter, vous auriez compris que tout s’était joué à ce moment précis.
Vous avez le droit de me penser comme un simple bonimenteur, mais je trouverais ça exagéré, surtout si vous continuez à lire cette histoire, que je raconte par la fin :
Etienne Seux s’était penché vers la terre, avait renoué son lacet, avait relevé la tête vers le ciel et tout s’était joué dans ce mouvement.

Etienne Seux avait passé une partie de la nuit à danser au Shanghaï. Il avait croisé quelques amis et s’était bien amusé, et n’était pas rentré trop tard, mais ce n’était de toutes façons pas grave, car il ne travaillait qu’à dix heures le vendredi. C’était quelque chose qu’il avait dealé avec Stéphanie, la dir com : il travaillait alors jusqu’à 19 heures. Cela arrangeait aussi Stéphanie pour boucler la publication du week-end qui partait à l’imprimerie à 20 heures. Etienne pouvait donc sortir le jeudi soir, ou faire des choses pour la colocation le vendredi matin.
Etienne Seux s’était donc couché, ravi de sa soirée, et assuré de pouvoir dormir un peu le lendemain matin.
Mais au réveil, Etienne Seux se sentait de très mauvaise composition. Il se sentait fatigué et mélancolique. Pendant la nuit, de gros nuages gris et ronds s’étaient amoncelés dans sa cervelle. Avant même d’ouvrir les yeux, il se sentit le regard noir et désespéré. Il se regarda dans la glace et put vérifier qu’il valait mieux éviter de le faire quand on était désespéré.
Il jeta un œil par la fenêtre pour voir le temps qu’il faisait : sombre et gris, il pleuvait à verse. Etienne se dit que c’était un temps de merde, et qu’il était aussi simple d’ouvrir la fenêtre, de prendre appui sur la balustrade, de mettre un pied sur le rebord et de se laisser tomber dans le vide.
Une compagnie de pigeons traversa le ciel dans une grande courbe et une feuille d’érable s’accrocha un instant au linge étendu en face. En bas, dans la rue, quelqu’un marchait sous un parapluie jaune et disparut.
Etienne prépara du café, fit sa toilette, remplit un bol de céréales et y versa du lait. Tout lui était pénible, vain et douloureux.
Il prit son petit-déjeuner en silence, sans la radio qu’il mettait d’habitude, doucement parce que ses colocataires, Lofti et Eva, dormaient encore.
Il n’arriva pas à finir son bol de céréales, et cela lui fit monter les larmes aux yeux. Il se resservit du café et alluma une cigarette d’une main mal assurée. Il se rappela qu’il devait acheter une courroie pour remplacer celle de la machine à laver, et cela le clama un peu. Après avoir terminé sa cigarette, il s’habilla pour sortir.
Il finit par trouver le magasin, tout en pestant parce qu’il n’avait noté l’adresse nulle part. Une fois devant le vendeur, il s’aperçut qu’il n’avait pas emporté le modèle de la courroie, ni noté la référence. Il se trouvait ridicule d’être sorti sans avoir vérifié qu’il avait tout emporté.
Si ce n’était pas déjà le cas, Etienne Seux commença à se détester.

En sortant du magasin, il vérifia qu’il avait le temps de boire un café avant d’aller au bureau. « Cela me réveillera et me mettra dans une meilleure humeur. » Le café était dégueulasse et la serveuse avait mal dormi, ce qui ne lui permettait pas d’être avenante comme d’habitude.
Quand Etienne Seux entra dans les locaux de Sakinata Company, il avait la démarche d’un condamné à mort. Il se dirigea vers son bureau sans saluer ses collègues. Il n’avait envie de rien, mais surtout pas d’être ici.
Je ne m’attarderai pas sur la journée de bureau d’Etienne : le travail salarié, routinier et mesquin, est souvent ennuyeux. Il y aurait pourtant un roman à écrire sur les incroyables luttes de pouvoir, sur les intrigues extraordinaires et les sentiments exacerbés qui ont cours dans l’entreprise.
Je noterai seulement que Pauline, la secrétaire générale, était particulièrement sympathique à l’égard d’Etienne, et lui proposa même de déjeuner avec elle, alors que la directrice de la communication, Stéphanie, faisait preuve de plus d’autorité que nécessaire. Elle lui reprocha encore de n’avoir pas bouclé à temps les deux derniers catalogues qu’on lui avait confiés. Elle annonça d’ailleurs à Etienne que le directeur souhaitait le voir à 17 heures.
« Bonne ou mauvaise nouvelle ? Sois prêt, se dit Etienne. En tous les cas, cette journée est merdique. »

Pauline et Etienne allèrent déjeuner chez Oscar. Etienne commanda un steak tartare parce qu’il en avait diablement envie. Mais la viande n’était pas fraîche et il y toucha à peine. Pauline essayait d’animer la conversation :
« J’ai envie de changer de job. Tu ferais quoi, toi, si tu quittais le bureau ? Et si tu pouvais changer de vie, tu préfèrerais quoi ? »
Mais Etienne n’était pas d’humeur à faire des châteaux en Espagne. Il pensait à la courroie de machine à laver (il faudrait y retourner lundi), au brocoli surgelé qu’il fallait manger avant la date de péremption, au livre qu’il n’arrivait pas à finir… A Bruno et Patricia qu’il n’avait toujours pas rappelés. A sa mère, aussi, qu’il n’avait pas appelé depuis longtemps. Mais pour lui dire quoi ? En un mot, il se sentait lamentable.
Pauline mettait beaucoup de bonne volonté à détendre l’atmosphère. Pour ne pas lui être désagréable, Etienne finit par réussir à lui sourire pâlement.

L’après-midi au bureau fut de la même teneur que la matinée. Je ne m’y attarderai pas plus. A 17 heures et quelques, le directeur fit entrer Etienne dans son bureau, avec Stéphanie et pauline. Etienne, assis seul devant les trois autres, eut tout de suite l’impression d’être mis sur la sellette.
Le directeur prit une mine ennuyée et sévère pour dire que ça n’allait pas du tout, et faire un discours sur les travaux pas fignolés ou en retard. Quand il ajouta qu’Etienne leur avait perdre deux clients ces trois derniers mois, Stéphanie éclata de colère en ramenant encore ces histoires sur le tapis, disant que c’était inadmissible d’être aussi peu professionnel.
« La première fois, Appoline avait la varicelle et j’ai dû partir la garder. La seconde, c’est le client qui a fait de lourdes corrections après l’heure limite qu’il avait lui-même fixée », pensa Etienne, découragé que ces raisons déjà formulées devant le directeur avec ses excuses, n’avaient pas été prises en compte. De toute façon, quand Stéphanie était énervée, cela ne servait à rien de se justifier.
Pauline n’avait pas l’air de cautionner la mise au point dont Etienne faisait l’objet, mais ne pouvait pas vraiment le soutenir non plus. Le ton de Stéphanie n’avait que monter.
« Elle ressemble à la Reine de Coeur dans Alice au Pays des Merveilles, quand elle hurle : qu’on lui coupe la tête ! Qu’on lui coupe la tête ! »
Etienne fut sorti de ses pensées par les cris de Stéphanie : « Qu’on me débarrasse de cet incapable ! » et par le directeur qui disait : « En effet, Etienne, vous nous quitterez à la fin du mois.
_ Je… Je ne me sens pas bien, je ne me sens pas très bien depuis ce matin. Je… Je crois que je vais rentrer. »
C’est tout ce qu’Etienne parvint à répondre avant de se lever et de quitter le bureau. Pauline avait l’air consterné, le directeur exaspéré et Stéphanie, rouge de colère, continuait à hurler : « Quel crétin, mais quel crétin fini ! »
Etienne, lui, se sentait lamentable et pitoyable, encore plus désespéré que le matin.

Il sortit des locaux de Sakinata Company et se retrouva sur le parking. Il regarda sa montre ; il était 17h55. L’idée qui lui était venue le matin devant la fenêtre lui revenait en mémoire.
Alors, il s’était penché pour relacer sa chaussure droite et, en relevant la tête, il eut l’impression que le ciel s’était éclairci, que le temps s’adoucissait et devenait moins humide. Il avait cessé de pleuvoir.
C’est donc cela que vous auriez pu voir si vous aviez été là à cet instant précis.
Le nez en l’air, Etienne Seux se dit qu’il serait bientôt débarrassé de ce boulot minable, qu’il avait envie d’aller boire un verre dans un bistro où il avait des chances de croiser des amis, qu’il appellerait bien Patricia et Bruno pour leur proposer un cinéma, et qu’il inviterait volontiers du monde à la coloc pour manger un gratin de brocoli.

Une fois debout, Etienne Seux trouvait que la vie était belle.
Il prit une grande inspiration, enfonça ses mains dans les poches de son pantalon, et se mit à marcher.

Alexis Garandeau
Marathon Saint-Julien-Molin-Molette
Les ╠h╣auteurs
Mai 2010


jeudi 22 octobre 2009

La Chambre blanche

Et c'est fou comme je travaille dans cette chambre blanche, alternant avec le bureau de la grande salle... et agréablement distrait par les travaux collectifs, ou les soins données à la basse-cour.

mardi 15 septembre 2009

Un temps à Ponsard

Grenoble
22 bis, rue Ponsard*
Durant huit mois, la maison Ponsard a été chahutée par la vie et les rencontres.
Deux soirées et un rendez-vous rassemblent les personnes qui ont nourri ces espaces.

SAMEDI 26 SEPTEMBRE A PARTIR DE 20H

Peinture pariétale no 986341
atelier 2009 de Fred Helle
avec duo de musique soudaine
composé d’Anne-Laure Pigache (voix) et de Vincent Copier (batterie – percussions)



Projection de mis(e) en pièces
Installation de louise catherine drève
février 2009 au Brise Glace

La chambre de David et Jonathan
Prises de vue à Ponsard
photographies de Marion Massip

Bureau nomade et provisoire (4)
Alexis Garandeau et éditions La Pierre qui Roule

Vider les lieux
Prises de vue au Brise Glace
Photographies de Yann Montigné

DIMANCHE 27 SEPTEMBRE A PARTIR DE 19 H

Installation de mots
Laëtitia Bischoff

jardin en camisole
une tentative à Ponsard
lecture du journal et installation en cours de louise catherine drève

Peinture pariétale no 986341
atelier 2009 de Fred Helle

La chambre de David et Jonathan
Prises de vue à Ponsard
photographies de Marion Massip
Bureau nomade et provisoire (4)
Alexis Garandeau et éditions La Pierre qui Roule
Vider les lieux
Prises de vue au Brise Glace mars 2009
Photographies de Yann Montigné
20 ans de cendres
Projection et photographies de Yann Montigné

Projection de mis(e) en pièces
Installation de louise catherine drève
février 2009 au Brise Glace

LE KIT DE PASSE :
>> Amener
>> Bougies, bougeoir ou coupelle,
>> Goûter, grignoter, déguster,
>> Boire, fumer, discuter

* Pour les primo-arrivants :
Le 22 bis, rue Ponsard se situe entre l'arrêt de tram Mounier et l'arrêt MC2, à l'angle entre l'avenue Marcelin Berthelot et la rue Ponsard, ouvrez le portail blanc en soulevant la clenche...

jeudi 10 septembre 2009

Il est étrange de s'endormir pour la troisième nuit dans une chambre blanche et nue, vide à part un lit très haut, une table ovale et un banc raide,
en pressentant que cette chambre a toutes les chances d'être sienne pendant les mois qui suivent...

jeudi 28 mai 2009

Atelier-bureau : 22 bis rue Ponsard


Photographie extraite de "Petit Palais", par Antoine Stephani
Livre de photos d'Antoine Stephani et (très beau texte) texte de François Bon

Cliquer sur la photo vous emmène sur le site du photographe

Tous les jours, ou quasi, je sors de la maison et je prends le bus 26 avec les étudiants, et les gens de la cité Saint-Augustin et du quartier Teyssère. Les transports en communs font partie intégrante de mon travail. Comment et pourquoi, je ne sauarais le dire. Je descends à la Villeneuve et je marche jusqu'à la rue Ponsard, où j'ai mon atelier-bureau, en collectif avec les passeurs. Tous les jours ou quasi, je passe un temps dans cette maison vide, vacante, disponible, et c'est ce vide et cette disponibilité qui me permet de travailler.
Certains jours, je m'y rends à vélo : j'ai trouvé un raccourci qui passe, entre les jardins des villas, les terrains vagues et les stades sous le soleil, pratiquement des Taillées à la Bajatière. Puis c'est une piste mal bitumée et des trottoirs qui m'amènent à la rue P.
Au bout de la rue : un Petit Palais Vacant.
On y pense, on y crée, on y travaille. Tous les 15 jours, on y enchaîne un déjeuner entre cohabitantes, une séance de travail des passeurs, un re-debrieffing entre cohabitants et un atelier vélo avec un verre de vin rouge. Si je raconte ma journée de travail, épuisé de ces longues réunions, on me regarde, l'air de dire : c'est cool, tes journées de travail, c'est comme des vacances.
De la vacance, précisément. C'est mon travail aussi.

mardi 2 septembre 2008

Fin d'Echelle 5 à 7 au Brise Glace

J'ai habité le lieu, modestement, pendant cinq mois, dans le cadre des résidences échelle 5 à 7. Il m'a habité, d'abord, comme une absence, quand je suis arrivé en mars, qu'il y faisait encore froid et qu'il m'a fallu m'accoutumer à l'allumage du poêle dans l'appartement où j'avais ma chambre-bureau.
Ce Brise Glace, énorme bâtiment oblong profilé sur la rue tel un bateau vitré, m'a d'abord paru comme un magnifique mausolée glacial où la figure principale était absente. Et puis, un rythme de travail et de découvertes s'est instauré, expérience que j'ai dégusté avec délectation.
Petit à petit, ce navire qui me désorientait m'est devenu un refuge, loin des fureurs du monde, où j'ai pu protéger ma pépinière de mots. De là, je partais aux bibliothèques, aux expositions, au café. Dans leur serre, loin du vent du dehors, les mots ramenés ont prospéré, les phrases se sont construites et les idées éclaircies. Ce fut un asile, dans une solitude intermittente qui m'était nécessaire.
Sans ce temps et cet espace, les Instantanés n'auraient pu être imaginés, et tout un travail de sédimentation et de maturation n'aurait pu s'accumuler dans cet humus d'où reprendra une écriture plus finale...
Et le lieu, dans son étrange absence, s'est imposé à moi : l'odeur de térébenthine des ateliers de E. et de J., le bruit des talons de M.C., l'adrénaline dans l'escalier noir, les discussions avec Louise Catherine Drève ou S., la prudence parfois voire la suspicion, parfois même le dégoût du lieu et la fuite de ses habitants.
Parfois, il y a une fête sur le toit ; le bâtiment désolé de son second déclin vibre et tremble comme un vieux homme à un mariage...
Hier j'ai rangé ma chambre-bureau, claire et blanche, n'y laissant que des cailloux de Petit Poucet, et j'ai quitté le Brise Glace.

vendredi 27 juin 2008

Palimpsestes


J’expérimente, sur tissu, des formes de palimpsestes, sortes de «mises en page » de superposition de mots, écrits au crayon, au feutre, et brodés.
Et la broderie demande une temporalité bien différente de l’écriture, puisque le mot est écrit pour être brodé. Le trait du crayon ou le contour de la lettre seront rehaussés d’un point de fil.
Le geste de broder et le temps que cela induit permettent de se libérer des contingences, d’apaiser les tensions, de prendre patience, de laisser libre cours à ses pensées. Sur le quotidien. Sur la vie. Sur les mots que je brode.
Ce travail d’aiguille me conduit à une réflexion sur les femmes, puisque cette activité leur est traditionnellement dévolue. Il me plaît de prendre le contre pied de ce préjugé, de revendiquer mon droit à coudre et broder (comme un acte politique ?). En tous cas j’ai l’impression, bien modeste, de montrer du doigt certaines questions sexistes. Je me demande parfois si la défense de ces activités aux hommes ne tient pas à l’espace de liberté et de créativité qu’y trouvent les femmes. Tout comme les hommes qui défendent jalousement leur atelier de bricolage et tiennent à faire croire à leur épouse qu’elles « ne sauraient même pas planter un clou ». Mais cela est bien naïf et réducteur. S. m’a rappelé les exigences productives de ces activités sexuées.
Le processus de l’écriture brodée ouvre à une autre écriture, puisque l’inspiration, entravée par un geste répétitif, est à la fois ralentie et rythmée.
Ce travail "plastique", de même que la série des peintures Comme une sorte de journal intime, je ne le vois pas en rupture, mais bien dans la continuité de mon écriture. Et je commence à comprendre que mon écriture est couture, parfois apparentes, ou comme un patchwork : je sais, moi, que cette pièce de tissu vient d'un foulard de soie, tel autre d'un vieux pantalon, ceux-ci d'une robe de jardin et d'une chemise à manches longues, et celui-là, oui, le bleu, était à l'origine un boubou de basin riche cousu à Bamako.