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mercredi 20 février 2019

Catherine Ribeiro: Tous les droits



Le droit de baiser
Le droit de fondre en larmes
Le droit de s'épanouir
Le droit d'être exigeant
Et d'exiger
Le droit d'être riche
De presque rien
Le droit d'être pauvre
De toutes les richesses
Le droit de soulever
Des montagnes
Le droit d'accoucher
De toutes les tendresses 


Le droit de penser

Haut et fort
Sans être mutilé
Le droit d'opinion
Les droits de l'immigré
Le droit au travail
Le droit de manger

Quand on a faim
Le droit de faire

Et de défaire
Le droit à la paresse
Le droit d'aimer

Sans être châtré 

Le droit à la faiblesse
À la fragilité
Le droit à l'intelligence
Le défi à la connerie
Le droit du plus fort
Pour mieux protéger
Le droit de l'arbre
Face à la tronçonneuse
Le droit de s'amuser
Sur les pelouses interdites 


Le droit de sanctionner
Un pouvoir déficient
Le droit de frapper
Malgré les menottes
Le droit de rire
De devenir fou
Le droit de s'éclater

À l'herbe sauvage 

Le droit de crier, de hurler {x2}
Le droit d'être enfin reconnu {x2}


Catherine Ribeiro

lundi 16 juillet 2018

Poésie ordinaire et (sa) traduction


"Dans ces moments incongrus que Saint-Julien-Molin-Molette sait si bien produire", Karen Wheatcroft me demande de relire sa traduction en français d'un poème de Gale Burns.

Nous passons un moment charmant, dans son petit jardin, à nous poser des questions : comment traduire "stretch" ? Prolongement, étirement, étendre / étendue ?...
Comment rendre les nuances de l'anglais "grand" et "grandiose" à part le même mot en français, qui ne signifie pas exactement la même chose ? Comment dire "expectant" en français ?

« (...) car comment distinguer une chose d’une autre, encore moins
son inverse ? »
L'Invitation, Gale Burns, trad. Karen Wheatcroft



vendredi 16 août 2013

Cette terre inhospitalière ne serait-elle pas cependant la patrie sauvage d’un nomade ?



Cette terre inhospitalière ne serait-elle pas cependant la patrie sauvage d’un nomade ?
 

C’est possible, mais sans le secours des réunions tribales et familiales : oui, les écrivains sont des nomades solitaires, incroyablement

solitaires


(on dit d’ailleurs rarement « les écrivains », à part dans cette pluralité indéterminée, ce pluriel abstrait qui ne veut rien dire. Il n’y a que Rudy Ricciotti qui peut affirmer avec sérieux – et, j’ose le croire, avec sincérité – que « les poètes sont là pour en découdre » sans tomber dans le ridicule. Mais il a pour lui d’être un homme, et connu.)



À celui qui leur promet (Roger Laporte dans Llanfairpwllgwyngyllgogery-etc.) « Une vie si exaltante qu’ils n’auront jamais aucune véritable nostalgie de la vie ordinaire », je ne peux que le plagier pour répondre : Assurez-leur plutôt « La gloire secrète d’une passion inutile », ce sera plus juste et honnête ; on pourra même espérer que leur secret sera découvert. Ou pas, d’ailleurs : que vaut-il mieux espérer ?

« Écrire est une réponse d’une tristesse infinie. » Philippe Rahmy - 1er septembre 2005

Je suis ce soir d’une tristesse infinie, qui n’a effectivement pas la nostalgie de la vie ordinaire, mais qui bute sur les apories (étymologiquement : « sans issue »), et je ne sais pas ou plus comment continuer ce chemin, cette voie – l’ai-je jamais su ?
Encore cet énervant, cet admirable Roger Laporte, qui porte hautement son nom très ordinaire ; il dit,

juste avant la fin, je crois : « Mais quelle est donc cette douceur, cette terrible douceur ? »

 

lundi 17 décembre 2012

Parce que nous en sommes

Parce que nous sommes descenduEs ce week-end dans la rue... parce que nous en sommes et "pour des alliances sans conditions, sous toutes les formes possibles" Ou quand ça gêne quand les sexualités non-hétérosexuelles (entendez, selon le point de vue : relations anormales / relations diverses, créatives et saines sous toutes les formes possibles) : qui ça gêne et pourquoi ça gêne que je dorme, le soir, avec untel ou unetelle ? qui ça gêne et pourquoi ça gêne qu'il y ait des familles hors du cadre traditionnel papa-maman-enfant ? Et, rien que pour vous, parce que vous le valez bien, voici le conte de Noël des Panthères Roses :

samedi 28 juillet 2012

Passe par les villages, Peter Handke

Joue le jeu.
Menace le travail encore plus.
Ne sois pas le personnage principal.
Cherche la confrontation.
Mais n’aie pas d’intention.
Évite les arrière-pensées.
Ne tais rien.
Sois doux et fort.
Sois malin, interviens et méprise la victoire.
N’observe pas, n’examine pas, mais reste prêt pour les signes, vigilant.
Sois ébranlable.
Montre tes yeux, entraîne les autres dans ce qui est profond,
prends soin de l’espace
et considère chacun dans son image.
Ne décide qu’enthousiasmé.
Échoue avec tranquillité.

Surtout aie du temps et fais des détours.
Laisse-toi distraire.
Mets-toi pour ainsi dire en congé.
Ne néglige la voix d’aucun arbre, d’aucune eau.
Entre où tu as envie d'entrer et accorde-toi le soleil.
Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus,
penche-toi sur les détails, pars où il n’y a personne,
fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur,
apaise le conflit de ton rire.
Mets-toi dans tes couleurs, sois dans ton droit,
et que le bruit des feuilles devienne doux.

Passe par les villages, je te suis.


Extrait de Par les villages, pièce de Peter Handke

dimanche 8 avril 2012

L'auteur qui prend la parole de façon désinvolte

L’auteur qui prend la parole de façon désinvolte

Autofiction


La Revue Littéraire n° 51, Hervé Guibert
René de Ceccatty, Un prénom, quelques amis : « Il cherchait à troubler la perception de la vérité, alors que je la traquais. »
Il parle aussi du travail d’intertextualité d’Hervé Guibert, qui fait référence à Sade dans Vous m’avez fait former des fantômes, ainsi qu’à Saikaku Ihara.

I


C’est mon oncle Émile, étrangement, par qui j’ai la première fois entendu parler de Guibert. À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (quand est-il sorti en poche ?) le marquait, le touchait, l’apitoyait peut-être. Ce sont ensuite les articles à l’occasion des livres posthumes – j’étais un peu jeune, au moment de sa mort, pour m’y intéresser, encore un enfant – qui m’ont fait croire qu’ils étaient trop durs pour moi.

Et puis, c’est François qui le lisait, dans la cuisine de Gentiane, après une fête j’imagine, puisque j’avais dormi chez elle. Il était dans la cuisine, déjà habillé et lisant sous ses sourcils épais, alors que je me levais sur la pointe des pieds des petits garçons mal réveillés en sous-vêtements de coton.
Il le lisait, À l’ami, et en parlait avec des mots touchants, accessibles, en littéraire analyste cependant. Il a dû me parler d’exhibitionnisme et de voyeurisme, de son trouble.
Parce que j’étais sensible au charme de François, qui écrit et photographie, parce que je l’admirais, je l’ai alors lu, moi aussi. Puis Le Protocole, que je n’ai pu finir. Mais ce n’est qu’après le somptueux et terrible Mausolée des Amants, peut-être parce que la forme fragmentaire m’offrait un reflet (Ô miroir ! Eau froide par l’ennui dans ton cadre gelée  ), que j’ai pu continuer, avec L’Homme au chapeau rouge, dont j’espère parler un jour, et avec Mes Parents. Pendant cette dernière session de lecture, j’étais en train de quitter mon amant. C’était l’été, c’était terrible et j’allais le rejoindre à Gap. La ligne venant de Grenoble chemine par des endroits somptueux. C’était magnifique, c’était dramatique, c’était la vie seulement.

Je ne sais pas quand je suis allé à la galerie Agathe Gaillard. Je voulais voir la photographie qui sert de couverture au Mausolée, et en découvrir d’autres. Mauvais photographe, je suis avide de photographie. J’avais l’air décalé dans cette galerie, en journée, en plein accrochage, mal habillé. J’imagine que quelque chose a touché Agathe Gaillard, parce qu’elle a pris le temps, très gentiment après m’avoir jaugé du regard, de me sortir les tirages, de me parler :
« Était-il aussi détestable et cruel qu’il le laisse croire dans ses livres ?
–    Non, c’était un garçon charmant » avait-elle répondu avec quelque chose dans la voix. (Je crois même qu’elle m’a dit qu’il avait le cœur sur la main ; mais c’est peut-être imagination romantique de ma part.)
Elle me confirma que c’était Thierry qui posait sur cette photographie, elle m’en indiqua le prix, certainement rabaissé. Je n’avais pas l’argent.

J’ai volé, dans une grande enseigne, La Mort propagande quand il a été réédité (j’avais abhorré et haï, dans cette émission de France Culture sur Hervé, la suffisance bourgeoise de commerçante méprisante de Régine Desforges, que j’avais soutenu en théorie dans son procès contre les Mitchell pour La Bicyclette bleue – j’estime que le plagiat, la réécriture, l’adaptation, l’intertextualité, la citation ou les références, et voire même l’emprunt et surtout le vol sont des droits pour les écrivains   – mais j’ai laissé tomber Desforges après avoir effectivement lu sa Bicyclette). Je l’ai ramené, cette Mort, valeureux en vélo à Saint-Martin, comme un trésor, ravi de l’avoir extorqué, avide d’en prendre possession. Violemment.
C’est en fait ce texte qui m’a violé.
J’ai bien fait.
De me le réapproprier –je pourrais aller jusqu’à dire qu’Hervé appartient aux pédés, parce qu’il leur a donné, d’une certaine manière, un corps, comme Dustan, ou Edmund White.

Émission Une vie, une œuvre : Hervé Guibert
Régine Desforges est suffisante ; je l’imagine comme une cocotte vieillissante, catégorique, jalouse. Mme Desforges est sûre que les lecteurs d’Hervé sont de jeunes hommes homosexuels, libertaires, à la désinvolture sérieuse, un peu vains, qui la font bien marrer. Sa suffisance me fait rire aussi.
Extrait du cahier rouge 2008-2009

N’empêche qu’elle ne se trompe presque pas.

J’ai été agréablement impressionné de trouver Suzanne et Louise, bien sages, à la bibliothèque départementale, et Mon Valet à la bibliothèque de la ville la plus proche. Quand on habite à la campagne, le plaisir de la lecture se double d’un amusement de chercheur – ou d’un désespérant puzzle labyrinthique où l’on ne bénéficierait pas du fil d’Ariane.

(J’aime votre texte, Mathieu, dans la Revue Littéraire n°51. Il y a des passages très drôles, j’aime cette suite de fragments cousus bout à bout, cohérente et vivante, discontinue mais contiguë comme un patchwork, parce que j’aime les textes qui laissent voir aussi bien le travail que son envers (vous savez qu’on reconnaît les bonnes brodeuses à la propreté de l’envers de leur travail), sans qu’on puisse vraiment identifier les étapes ni les coutures ni le vrai ni le faux, et que je trouve quelque chose de juste dans le vôtre. Obnubilé par la justesse, je suis depuis un moment, c’est pas facile.)

J’ai grimpé sur la bibliothèque pour en redescendre Fou de Vincent.
Je fume encore une cig, et j’éteins.
Je ne réussis pas à dormir, trop joyeux ce soir. C’est suffisamment rare pour que je m’offre du rabe je rallume la lumière et je continue de vous lire en roulant une clope (au diable Molly qui râlera demain à cause de la fumée, et son chien qui jappe encore – et demain, ce sont Gerald et Modeste qui vont au marché).

II


Aujourd’hui, nauséeux, j’ai écouté The Do 
We’re not afraid of you, grown up ! 
et j’ai commencé à relire Fou de Vincent.
Ces jours-ci, il y a le comité de rédaction d’un magazine féministe qui se réunit chez nous. Je me demande ce qu’elles ont pensé de Vincent et d’Hervé, j’ai laissé le livre sur la table pendant que je suis allé dîner chez Nadia et Pierre avec Gerald. Il n’y a aucune femme dans ce roman à part la mère.
Le livre, aux éditions de Minuit, je ne pouvais que le commander chez un très bon libraire. À la Hulotte, blanc et neuf, il a été mis dans un sachet en kraft. Arrivé à la maison, j’ai découvert qu’il n’était pas massicoté. Je ne suis pas sûr qu’on puisse tomber dessus par hasard. Ça m’énerve mais je ne retrouve pas où j’ai écrit, à l’époque, que ce livre à découper respectait les bonnes mœurs en cachant ses pages, choquantes et crues, au badaud. Ça m’énerve, c’est terrible.
(de ne pas retrouver où j’ai noté ça, ni quand. J’ai pourtant cherché dans les cahiers de 2008 à 2010)
C’est toujours comme ça. Infidèle même à l’écriture.

Je l’ai découpé sans soin, les pages sont inégales sur la tranche.

Voici ce que j’ai déjà noté, pour vous, sur le ticket  n° 25598 :
Un kaléidoscope (Guibert nous fait voir et surtout entendre le kaléidoscope : « une boîte de bakélite noire, en forme de soucoupe volante ») Il manque le d. Quoi que.
une obsession
un maléfice
de la cruauté
« la sensualité l’emporte sur l’épuisement » p. 18
la prétention, parfois, de l’amant


Et je continue
la crudité
la pornographie
l’histoire à l’envers qui pourrait tout aussi bien être l’endroit
la maladie, le corps ausculté, disséqué pour en faire un texte
le personnage qui se débat


(Vous m’apprenez que Vincent est mort il y a un an. J’aimerais savoir à quel âge et comment.)

Je fume encore une clope et j’éteins.
Je suis triste d’un coup ce soir, alors que la journée, bien que nauséeuse, m’avait laissé plutôt tranquille. Et maintenant j’ai peur.
la fiction, peut-être seule valable réalité, parce qu’elle dure
ce quelque chose d’universel : les illusions de la jeunesse
l’illusion formidable de l’écriture, et le plaisir qu’elle donne
la jouissance impossible
le fantasme de perdre sa dignité


III


la réalité formidable de la fiction, le soulagement qu’elle donne
« Parfois je redoute la nécessité d’une notation, comme celle-ci, mais l’écriture fait aussitôt tomber ce qui en elle s’annonçait de tortueux : l’indicible. », p. 46
Je n’en suis pas là, si vous saviez.
« en somme je suis plutôt malheureux. »

rester bien vivant en ce monde
c’est pas ça, ce soir, mais ça va
rester confiant, sans illusion cependant, contrairement à l’amoureux qui fantasme, en manque

je crois encore, hélas, qu’être amoureux est épatant mais je ne le suis pas d’Étienne
Envie très sobre de voir Flo et de dormir avec lui.

Des relations des petits bourgeois entre eux
Fou de Vincent, en musique, ce serait un tango, magnifique, somptueux, mais dès le début dramatique, terrible

IV


je vous ai oublié, Mathieu, parce que je ne vous connais pas et que vous portez le même prénom qu’un garçon, très Euroboy, que j’ai autrefois désiré, avec qui j’ai couché une fois ; et que je désirerai encore si je devais le recroiser mais comme c’est peu probable, en général je préfère l’oublier (mais quel prénom ne rappellerait pas une histoire, même ténue ?).
Il y a eu le festival de cinéma, avec Pierre Niney qui a plus de charme en vrai que sur la pellicule (encore que son torse, dans le film, fasse mentir sa maigreur pâle, avec ses muscles délicats et secs, assez émouvants), mais ce n’est presque plus un enfant ; il y a eu une bouteille de champagne, partagée à la va-vite avec Modeste, plaisir extrême parce que fugace, et que cela fait très longtemps que nous n’avions pas passé du temps ensemble ; il y a eu des pensées pour Vincent, mon amant du printemps, le second Vincent dans ma vie – il semble que tout soit toujours compliqué avec les Vincent, que ça parte tout de suite sur des mensonges prétentieux à leur profit, ou que ça finisse par ça, dans le livre comme dans la vie, on ne sait plus très bien. Je me disais que je pourrais bien prendre de ses nouvelles, savoir s’il écrit ou s’il peint. Mais non.
Souvent, entre la vie et l’écriture, je choisis la vie.
Mais il y a cette lettre à Héloïse qui fait maintenant trois pages, sa carte qui est arrivée comme un poème. Et puis Gauthier (quelle tête à claques ! ce serait plaisant), Rimbaud (je le relis pour en parler à Constantin, qui commence à se raser, et dont je vois avec plaisir qu’il se passionne pour la poésie, Ponge entre autres. Je m’amuse de voir que je cherche légèrement à plaire à ce petit footballeur), Laâbi (acheté aujourd’hui dans la très bonne librairie – j’ai oublié de commander votre livre, mais je n’étais pas censé acheter quoi que ce soit au départ), Bouvier et Doubrovsky (le seul qui soit au programme).
Bref, que d’infidélités. C’est beaucoup ça, ma vie. Pas de lignes, ou seulement des lignes de fuite, des perspectives graphiques, des au revoirs et des départs.
Il faudrait d’ailleurs que je reparte en voyage. À Lisbonne, ou Barcelone. Au Japon aussi bien, je l’ai promis à Satomi, et j’aimerais visiter le Temple de la Mousse à Kyoto.
Il faudrait que je plaise de nouveau.
Mais pas passionnément.
Plutôt durablement.
Si possible.

Je n’ai pas réussi à remettre Internet après le passage du comité de rédaction au bureau, je ne vous ai pas encore envoyé ce texte (votre article, Mathieu, se termine par une note en fin de revue juste avant les photographies de Bernard Faucon, dans laquelle vous proposez la lecture ou la relecture de Fou de Vincent, et de vous décrire les effets constatés), puis il y a eu la série de réunions pour le collectif où je vis.

V


Et puis, dimanche, il y a eu l’accident ! C’est la troisième glissade qui est la meilleure parce que je cale bien mes pieds sur l’avancée des deux patins de la luge en bois, que je pars légèrement de biais pour filer dans la courte mais forte pente interrompue d’un sentier plus plat vol plané retombé roulade par terre tourné boulé, escalade de la douleur. Dans le ventre : magma informe et douloureux giclant de rien en orange et constellations rouges dans mon regard sur le paysage blanc de la neige et le noir de l’hiver  (pourquoi on ne fait pas plus confiance à l’imagination ?). Trois glissades et vol plané. Je me suis redressé, j’ai marché jusqu’à la maison pour me coucher et me reposer (J’ai seulement pris comme un bon coup de poing dans le ventre.) Le soir, au moment où la douleur ravivée me faisait perdre la tête, on m’amenait à l’hôpital.
L’interne, asiatique, ne sait pas ce que c’est qu’une luge. Pas encore déshabillé (mon manteau, mes deux pulls et mon écharpe remplissent déjà les deux sacs qui semblent réglementaires, proposés par l’infirmière d’accueil), j’élude la question pour lui expliquer la sensation dans mon bide. Me revient dans les yeux blancs le cauchemar de l’œuf et la souffrance noire et rouge qui irradie tout le tronc jusqu’à l’épaule. Il a l’air tellement perdu et mignon que je ne peux m’empêcher de lui assurer, me tordant sous la douleur, que ce n’est pas lui m’auscultant qui me fait mal, mais que c’est bien  à l’intérieur.


À  l'intérieur.  Paupières pourpres, visage blafard, corps grisâtre aux ombres vertes, froide palpitation et tremblement sous les palpations médicales, sombre lumière au néon. J’ai froid. On m’apporte une couverture et cela va mieux. Prise de sang et échographie joviales – bonne ambiance aux urgences – les deux échographes dont l’un au sourire Colgate sont détendus pour me dire que j’ai du liquide dans le ventre (du sang ?) et que la rate… Le chirurgien à l’accent indéfinissable et charmant m’explique très clairement avec beaucoup de classe : scanner, voir la rate ou son absence, gérer. On fait venir les deux copines qui m’ont accompagné, en pleine conversation, vives et enjouées. On a dû me donner des antalgiques parce que je n’ai plus mal, et quelque part je suis rassuré de savoir qu’on regarde ce qui se passe dans mon ventre, le petit plat que j’ai là. Scanner, il faut opérer : ablation de la rate, on vit très bien sans. Le chirurgien est, dans la clarté de ses informations qu’il me donne, rassurant.

Au revoir les copines.
À demain.
L’anesthésiste (léger souffle au cœur) : « C’est parti ? » J’ai pas répondu mais allongé sous les néons qui défilent me suis dit en effet, encore une nouvelle aventure… C’est terrible, c’est magnifique, c’est la vie seulement. Un peu comme dans une messe en ut mineur de Haydn en décembre 1805 à Salzbourg qui célébrait la beauté de la voix des garçons et le pouvoir illusoire de l’Église catholique alors que l’Europe faisait guerre et rage.
Anesthésie, bye bye. C’est la troisième dans ma vie, c'est pas comme si c'était nouveau. À tout à l’heure les docteurs !

Sur la table de marbre, la peau de mon ventre a été incisée au scalpel, du sternum jusqu’au nombril autour duquel la lame a tourné vers la droite [laparotomie médiane xypho ombilicale prolongée légèrement en latéro-ombilical gauche (patient longiligne), dit le compte-rendu opératoire]. Écartant largement la peau à l’aide de pinces, on a coupé le long de la ligne blanche cartilagineuse, entre les grands droits, les muscles abdominaux obliques, la fibre résistant légèrement et craquant en cédant sous les ciseaux. On découvre un hémopéritoine relativement important : un litre de sang environ aspiré et retransfusé. Le foie rose foncé a été écarté vers le haut, on devine la petite poche verte de la vésicule. Sous l’estomac, au-dessus des tripes, le pancréas crémeux et horizontal ; la rate pourpre, plutôt petite et légère, est fissurée sur la capsule qui a rompu ; au niveau des deux fissures de cinq et neuf centimètres de long, le parenchyme liénal est détruit par des plages d’hématies désintégrées, suite au choc (mais lequel ?).
Les vaisseaux sanguins sont clampés à l’aide de pinces, puis ligaturés. On a sectionné et cautérisé l’artère splénique pour éviter les risques d’hémorragie, pour isoler l’organe abîmé logé sous les côtes, et enlever les résidus gris bleu et violacés, virant au réséda, de ma rate éclatée, nettoyer le sang sous le foie, au milieu des viscères et dans l’abdomen. Le cœur est maintenu sous oxygène – on a perçu le léger souffle. On nettoie l’hémorragie et les caillots, à grands coup de sérum tiède, jusqu’à ce qu’il reparaisse clair ; on s’assure de l’absence d’autre lésion d’organe creux ou du foie ; on compte les compresses pour vérifier qu’aucune n’a été oubliée dans l’abdomen.
Tout a été replacé : les intestins grisâtres entortillés et plissés sont rangés, l’épiploon est étalé, rangés l’estomac rose et blanc et souple, le large foie visqueux, les fibres musculaires rouges. La peau jaunie sous le produit antiseptique a été repliée. On a placé un drain en plastique pour continuer de nettoyer les résidus, une gelée rose sortant du côté gauche dans une bouteille.
La peau a été retendue sur les muscles, elle reprend sa souplesse, à peine plissée par les pinces, et sa palpitation. On l’agrafe soigneusement, du nombril autour duquel le métal tourne par la droite, et remontant, assez droit, entre les grands droits abdominaux, sur quatorze centimètres environ, en continuité de la mince ligne de poils qui a été rasée jusqu’au pubis, comme une assez longue fermeture à glissière, celle d’une robe évidemment, une robe de deuil, noire, en soie un peu grossière et crêpe de coton.

Je crois m’y voir sur le brancard qui me mène de la salle de réveil à la chambre (anesthésie bonjour : je suis rôdé, mon cul, j’ai pris ma claque et je suis en larmes) :
« Vous avez mal, Monsieur ?
-    Non.
(Presque drôle de m’appeler Monsieur quand on me voit dans cet état gazeux ?)
-    Vous êtes triste ?
-    Non.
-    Ça vous fait du bien de pleurer ?
-    Oui. »

VI


En rentrant à la maison, je ne sais pas si j’ai pleuré, encore, d’émotion du vol plané et de la chute, du deuil de ma rate, du soulagement que ce soit terminé ou d’énervement après avoir souri, à l’hôpital, aux infirmières, aux visites et à la famille. Cette longue série d’agrafes métalliques m’a tenu le ventre dix jours. Cette image, vue au changement de pansements avant de sortir de l’hosto, m’est restée : la longueur surtout, cette fermeture éclair qui avait été une découpe et une ouverture, et qui n’était dorénavant destinée à ouvrir quoi que ce soit, sinon refermer un corps qui continuerait de fonctionner en l’absence de l’organe disparu. Je ne sais plus, assez vite, si ce qui fait mal est la peau qui tire, le contact froid du métal ou l’inflammation qu’il génère. Les agrafes ont ensuite été enlevées, une à une, avec une petite pince tout à fait similaire à celle qu’on utilise pour dégrafer un document de bureautique, laissant de chaque côté du pli de ma peau qui s’écarte une série de petits points rouges qui feraient vite des croûtes avant de s’estomper. « Partitions sur tissus de chair, de folie, de douleur ».
Petit à petit, il n’y a plus que la violente image de cette cicatrice qui fasse mal, parfois juste sur la surface de la peau, et encore, de moins en moins. Je l’exhibe volontiers, ma balafre en plein bide, au dessus du nombril.

Tout va bien bien, aujourd’hui, froide journée très ensoleillée. Je suis passé au marché ce matin, j’ai fait les courses pour la maison et j’ai relu au café La Mort propagande, autoportrait, auscultation et exhibitionnisme du corps de l’artiste, disséqué jouissant, souffrant, agonisant puis mort. « Partitions sur tissus de chair, de folie, de douleur ». Il faudrait ajouter « de vie ». C’est fragile, c’est somptueux, c’est la vie seulement. Celle du corps, celle de la conscience qui l’habite.
J’ai téléphoné à la Hulotte pour commander votre livre (je trouve très intéressant ce que vous faites de vos carnets), ainsi que celui d’Olivier ; j’ai demandé aussi Vous m’avez fait former des fantômes. J’essaierai de les lire pendant les grandes vacances. J’ai ramené des jonquilles, j’ai cuisiné pour le soir (Gerald avait cuisiné pour midi), on a mangé, j’ai fait la sieste, on a marché longuement dans le soleil avec Étienne.
« Tout à vivre s’épuise ». Je ne sais plus si c’est dans Fou de Vincent ou dans La Mort propagande.
Gerald pense que je ris plus depuis l’accident, Modeste m’a dit qu’il me trouvait mieux, Nadia et Maylis m’ont félicité sur ma bonne mine, il semble que je plaise toujours autant à Étienne. Ils ne se trompent presque pas.
Il me reste encore un peu de temps. C’est magnifique.
Après viendra l’épuisement de la mort. C’est tragique, c’est épuisant, c’est la vie seulement.

VII


Vous demandiez, Mathieu, de vous décrire les effets constatés après relecture de Fou de Vincent. Bien que sans lien de cause à effet avec ce texte, je constate une cicatrice sur mon corps depuis que j'ai commencé à l’écrire. Elle est assez belle. C’est peut-être justement cela : Hervé Guibert laisse une sorte de cicatrice, somptueuse. La mort de Vincent n’en est qu’une partie.
J’ai écrit ma perception de la réalité, allant même jusqu’à traquer la vérité la plus clinique, forcément troublée, si elle existe, par l’écriture.
J’ai envie de plaire à nouveau, et que des mains, une bouche, un sexe impriment à mon corps les effets de leur désir pour le faire vivre jusqu’à une petite mort. Jérôme m’a déjà pris dans ses bras d’une façon très douce, amusante, et l’appui de son ventre contre ma balafre m’a soulagé comme dans un souffle.
Il me reste encore un peu de temps pour continuer de vivre.


Alexis Cambremer
Janvier-Mars 2012

jeudi 20 janvier 2011

B. et autres lettres

B comme Bois
Dans l'hiver, tour à tour brumeux, neigeux, gelé, ou ensoleillé, sec et clair, les sons dans la forêt se succèdent aussi : vrombissement des tronçonneuses, craquement de l'arbre qui tombe dans un souffle, crépitement des branches qui s'écrasent au sol dans un bruit sourd. Viennent ensuite les tintements des coins, enfoncés dans le bois aux coups brillants du merlin. Voilà à quoi ressemble l'ambiance de nos journées à travailler dans la forêt.

E comme Écriture
Faut-il construire des personnages ou suffit-il de les rencontrer ?
Que nécessite l'écriture des personnages ?
Que nécessite l'écriture d'une histoire ?
Quelle affaire !

L comme Lettre
Que faire d'une lettre qui n'arrive pas ?

R comme Ruralité
Comment la définir quand habiter à la campagne n'est pas toujours un choix, et quand ce choix peut avoir mille raisons différentes ? Aspect financier, choix d'un environnement ou d'un cadre de vie (voire d'une qualité de vie), choix d'une certaine sociabilité (communauté rurale non choisie, activités villageoises).

dimanche 20 juin 2010

Atelier

Atelier d’écriture

Les territoires de Jean Genet

Saulieu

31 juillet – 1er août 2010

Atelier nomade et vagabond : construire une histoire, ou une non-histoire en se promenant en des lieux divers, à partir d’évocations de Jean Genet.

Animé par Alexis Garandeau. Inscription à la bibliothèque de Saulieu (21) : 03 80 64 18 34

mercredi 9 juin 2010

Marathon créatif et festif


Le collectif des (h)auteurs a organisé un "marathon créatif" : de vendredi minuit à samedi minuit, auteurs, musiciens et photographes ont travaillé à partir d'une contrainte (mot / phrase / photo) tirée au hasard. Chacun a restitué son travail le dimanche.
Suit Le personnage qui renoue le lacet de sa chaussure, que j'y ai proposé.


Le personnage qui renoue le lacet de sa chaussure



Si vous aviez été, un vendredi de mai, à 17h56, sur le parking de Sakinata Company, vous auriez vu un homme, un peu ébouriffé, vêtu d’une veste et d’un jeans noirs, les manches de son pull beige foncé remontées sur celles de la veste noire, en train de se pencher sur la terre… pour renouer le lacet de sa chaussure droite.
Vous pouvez douter de l’exactitude de ce fait, précis mais néanmoins anodin, et loin d’être remarquable, parce que vous pensez que je suis le seul à le relater.
« L’écrivain, dites-vous, a droit à toutes les fantaisies. Il suffit de le savoir pour se rappeler qu’il conduit son imagination à produire un résultat qu’il soumet à notre jugement.
_ Non, vous répondrai-je. Non. Car il y a une photographie. Cet instant très précis et cependant anodin a été aussi remarqué par quelqu’un qui en atteste l’existence passée : un photographe.
Peut-être n’auriez-vous pas remarqué ce moment si vous aviez été, ce vendredi-là, à cette heure-là, en ce lieu-là ; mais si vous aviez observé cet homme, à cet instant-là, et sa façon de relever la tête vers le ciel après avoir relacé sa chaussure – ce que le photographe n’a pas su capter, vous auriez compris que tout s’était joué à ce moment précis.
Vous avez le droit de me penser comme un simple bonimenteur, mais je trouverais ça exagéré, surtout si vous continuez à lire cette histoire, que je raconte par la fin :
Etienne Seux s’était penché vers la terre, avait renoué son lacet, avait relevé la tête vers le ciel et tout s’était joué dans ce mouvement.

Etienne Seux avait passé une partie de la nuit à danser au Shanghaï. Il avait croisé quelques amis et s’était bien amusé, et n’était pas rentré trop tard, mais ce n’était de toutes façons pas grave, car il ne travaillait qu’à dix heures le vendredi. C’était quelque chose qu’il avait dealé avec Stéphanie, la dir com : il travaillait alors jusqu’à 19 heures. Cela arrangeait aussi Stéphanie pour boucler la publication du week-end qui partait à l’imprimerie à 20 heures. Etienne pouvait donc sortir le jeudi soir, ou faire des choses pour la colocation le vendredi matin.
Etienne Seux s’était donc couché, ravi de sa soirée, et assuré de pouvoir dormir un peu le lendemain matin.
Mais au réveil, Etienne Seux se sentait de très mauvaise composition. Il se sentait fatigué et mélancolique. Pendant la nuit, de gros nuages gris et ronds s’étaient amoncelés dans sa cervelle. Avant même d’ouvrir les yeux, il se sentit le regard noir et désespéré. Il se regarda dans la glace et put vérifier qu’il valait mieux éviter de le faire quand on était désespéré.
Il jeta un œil par la fenêtre pour voir le temps qu’il faisait : sombre et gris, il pleuvait à verse. Etienne se dit que c’était un temps de merde, et qu’il était aussi simple d’ouvrir la fenêtre, de prendre appui sur la balustrade, de mettre un pied sur le rebord et de se laisser tomber dans le vide.
Une compagnie de pigeons traversa le ciel dans une grande courbe et une feuille d’érable s’accrocha un instant au linge étendu en face. En bas, dans la rue, quelqu’un marchait sous un parapluie jaune et disparut.
Etienne prépara du café, fit sa toilette, remplit un bol de céréales et y versa du lait. Tout lui était pénible, vain et douloureux.
Il prit son petit-déjeuner en silence, sans la radio qu’il mettait d’habitude, doucement parce que ses colocataires, Lofti et Eva, dormaient encore.
Il n’arriva pas à finir son bol de céréales, et cela lui fit monter les larmes aux yeux. Il se resservit du café et alluma une cigarette d’une main mal assurée. Il se rappela qu’il devait acheter une courroie pour remplacer celle de la machine à laver, et cela le clama un peu. Après avoir terminé sa cigarette, il s’habilla pour sortir.
Il finit par trouver le magasin, tout en pestant parce qu’il n’avait noté l’adresse nulle part. Une fois devant le vendeur, il s’aperçut qu’il n’avait pas emporté le modèle de la courroie, ni noté la référence. Il se trouvait ridicule d’être sorti sans avoir vérifié qu’il avait tout emporté.
Si ce n’était pas déjà le cas, Etienne Seux commença à se détester.

En sortant du magasin, il vérifia qu’il avait le temps de boire un café avant d’aller au bureau. « Cela me réveillera et me mettra dans une meilleure humeur. » Le café était dégueulasse et la serveuse avait mal dormi, ce qui ne lui permettait pas d’être avenante comme d’habitude.
Quand Etienne Seux entra dans les locaux de Sakinata Company, il avait la démarche d’un condamné à mort. Il se dirigea vers son bureau sans saluer ses collègues. Il n’avait envie de rien, mais surtout pas d’être ici.
Je ne m’attarderai pas sur la journée de bureau d’Etienne : le travail salarié, routinier et mesquin, est souvent ennuyeux. Il y aurait pourtant un roman à écrire sur les incroyables luttes de pouvoir, sur les intrigues extraordinaires et les sentiments exacerbés qui ont cours dans l’entreprise.
Je noterai seulement que Pauline, la secrétaire générale, était particulièrement sympathique à l’égard d’Etienne, et lui proposa même de déjeuner avec elle, alors que la directrice de la communication, Stéphanie, faisait preuve de plus d’autorité que nécessaire. Elle lui reprocha encore de n’avoir pas bouclé à temps les deux derniers catalogues qu’on lui avait confiés. Elle annonça d’ailleurs à Etienne que le directeur souhaitait le voir à 17 heures.
« Bonne ou mauvaise nouvelle ? Sois prêt, se dit Etienne. En tous les cas, cette journée est merdique. »

Pauline et Etienne allèrent déjeuner chez Oscar. Etienne commanda un steak tartare parce qu’il en avait diablement envie. Mais la viande n’était pas fraîche et il y toucha à peine. Pauline essayait d’animer la conversation :
« J’ai envie de changer de job. Tu ferais quoi, toi, si tu quittais le bureau ? Et si tu pouvais changer de vie, tu préfèrerais quoi ? »
Mais Etienne n’était pas d’humeur à faire des châteaux en Espagne. Il pensait à la courroie de machine à laver (il faudrait y retourner lundi), au brocoli surgelé qu’il fallait manger avant la date de péremption, au livre qu’il n’arrivait pas à finir… A Bruno et Patricia qu’il n’avait toujours pas rappelés. A sa mère, aussi, qu’il n’avait pas appelé depuis longtemps. Mais pour lui dire quoi ? En un mot, il se sentait lamentable.
Pauline mettait beaucoup de bonne volonté à détendre l’atmosphère. Pour ne pas lui être désagréable, Etienne finit par réussir à lui sourire pâlement.

L’après-midi au bureau fut de la même teneur que la matinée. Je ne m’y attarderai pas plus. A 17 heures et quelques, le directeur fit entrer Etienne dans son bureau, avec Stéphanie et pauline. Etienne, assis seul devant les trois autres, eut tout de suite l’impression d’être mis sur la sellette.
Le directeur prit une mine ennuyée et sévère pour dire que ça n’allait pas du tout, et faire un discours sur les travaux pas fignolés ou en retard. Quand il ajouta qu’Etienne leur avait perdre deux clients ces trois derniers mois, Stéphanie éclata de colère en ramenant encore ces histoires sur le tapis, disant que c’était inadmissible d’être aussi peu professionnel.
« La première fois, Appoline avait la varicelle et j’ai dû partir la garder. La seconde, c’est le client qui a fait de lourdes corrections après l’heure limite qu’il avait lui-même fixée », pensa Etienne, découragé que ces raisons déjà formulées devant le directeur avec ses excuses, n’avaient pas été prises en compte. De toute façon, quand Stéphanie était énervée, cela ne servait à rien de se justifier.
Pauline n’avait pas l’air de cautionner la mise au point dont Etienne faisait l’objet, mais ne pouvait pas vraiment le soutenir non plus. Le ton de Stéphanie n’avait que monter.
« Elle ressemble à la Reine de Coeur dans Alice au Pays des Merveilles, quand elle hurle : qu’on lui coupe la tête ! Qu’on lui coupe la tête ! »
Etienne fut sorti de ses pensées par les cris de Stéphanie : « Qu’on me débarrasse de cet incapable ! » et par le directeur qui disait : « En effet, Etienne, vous nous quitterez à la fin du mois.
_ Je… Je ne me sens pas bien, je ne me sens pas très bien depuis ce matin. Je… Je crois que je vais rentrer. »
C’est tout ce qu’Etienne parvint à répondre avant de se lever et de quitter le bureau. Pauline avait l’air consterné, le directeur exaspéré et Stéphanie, rouge de colère, continuait à hurler : « Quel crétin, mais quel crétin fini ! »
Etienne, lui, se sentait lamentable et pitoyable, encore plus désespéré que le matin.

Il sortit des locaux de Sakinata Company et se retrouva sur le parking. Il regarda sa montre ; il était 17h55. L’idée qui lui était venue le matin devant la fenêtre lui revenait en mémoire.
Alors, il s’était penché pour relacer sa chaussure droite et, en relevant la tête, il eut l’impression que le ciel s’était éclairci, que le temps s’adoucissait et devenait moins humide. Il avait cessé de pleuvoir.
C’est donc cela que vous auriez pu voir si vous aviez été là à cet instant précis.
Le nez en l’air, Etienne Seux se dit qu’il serait bientôt débarrassé de ce boulot minable, qu’il avait envie d’aller boire un verre dans un bistro où il avait des chances de croiser des amis, qu’il appellerait bien Patricia et Bruno pour leur proposer un cinéma, et qu’il inviterait volontiers du monde à la coloc pour manger un gratin de brocoli.

Une fois debout, Etienne Seux trouvait que la vie était belle.
Il prit une grande inspiration, enfonça ses mains dans les poches de son pantalon, et se mit à marcher.

Alexis Garandeau
Marathon Saint-Julien-Molin-Molette
Les ╠h╣auteurs
Mai 2010


mercredi 3 mars 2010

Une journée extraordinaire


29 janvier 10 • Une journée ordinaire côté cour
Lever vers 8 heures. Il semble, quand je sors de l’étage des chambre par l’escalier extérieur pour aller dans la grande salle, qu’il fasse moins froid : zéro. Petit-déjeuner avec F. et la radio. Commentaires. Allumer le poêle du premier coup. Ressortir et remonter l’escalier extérieur pour aller au bureau, traiter les courriels (des nouvelles des passeurs, de l’imprimeur, de Grenoble, de Liernais, de Hong Kong, d’Irak), je tente d’appeler un graphiste avec qui j’aimerais travailler. K. passe, on discute, on lit les articles sur le procès des sans-papiers de Vincennes. Je redescends mettre une bûche, le téléphone sonne, des nouvelles de T., je donne le message à F. qui repart à Lyon. Faire la vaisselle de la veille en surveillant le feu. Manger en vitesse (il reste du minestrone partagé hier avec A. et C. : épeautre, carottes, haricots, poireaux et nos fameuses pommes de terre). Prendre une douche et remonter m’habiller vraiment, plus chaudement (ouf !). Fumer une cigarette et rédiger deux lettres (une administrative, une amicale – il me faudra une photocopie). La lettre administrative me donne envie de faire la sieste. Au réveil, il est difficile de sortir de sous la couette (12° dans les chambres) mais je m’habille et je descends au village. Bureau de tabac, photocopie, poste, boulangerie. Maintenant je monte bien la côte et je rentre réchauffé. Je regarde un documentaire sur Comment l’imagerie occidentale et Hollywood en particulier diabolisent les Arabes. Dîner avec F., N. et A. dans la grande salle. Je reste passer la soirée près du poêle, à lire et préparer mes cours, et à me rappeler que je suis en retard pour les réponses des courriers de M. et S. Je monte me coucher, allume le candélabre, grimpe dans un lit très haut et souffle les bougies.

1er mars 2010 • La cuisson du biscuit
Si quelqu’un était venu se promener du côté de Taillis Vert, hier au soir, il aurait vu deux ou trois personnes s’activer autour du foyer du four du potier. Nous y avons passé la nuit, Y. et moi, à entretenir le feu ; la pleine lune sous les nuages les transformait soit en lac, soit en fleuve ; à trois heures, les oies, curieuses, puis les brebis, sont venues nous regarder. Puis nous avons vu l’aube, puis le jour, puis j’ai dormi un peu, et le potier est venu nous relayer à neuf heures pour continuer la cuisson. Je suis allé me coucher, me suis réveillé pour faire à manger et porter un plateau au four, et je suis retourné dans ma chambre me reposer. 16h43. Je commence la lecture de Fou de Vincent, de Guibert, commandé à la Hulotte et ramené d’Annonay dans un sachet en kraft. Voilà longtemps que je n’avais pas lu un livre non massicoté, avec ce plaisir de la découpe des feuillets avec un coupe-papier (un couteau Laguiolle) qui rythme la lecture. Puis je me dis que ce livre (je ne l’ai jamais vu directement disponible sur des rayons) est livré non découronné pour respecter la censure de la morale : être sûr que le lecteur de ces pages qui commencent avec un suicide, puis assez vite érotiques, l’a payé. Ou volé, me rassuré-je. J’écris ces quelques lignes. Rien que cela (la lecture et l’écriture) aurait suffi à combler ma journée.
Mais si un ou une promeneuse avait voulu profiter de la nuit ce soir même (car la journée n’est pas finie), c’est d’un feu gigantesque, à plus de mille degrés, dont les deux ou trois personnes s’occupaient ; ils ouvraient régulièrement la bouche du foyer, pures lumière et chaleur, pour la nourrir de bois. Une fournaise contenue dans ce gros four en terre, à deux chambres : un monstre vivant, rougeoyant, bombinant, crépitant, grondant. L’éclat du four aurait projeté jusqu’au chemin des promeneurs une lumière chaude et vive en contraste avec la blancheur froide de la lune.
A minuit, la température souhaitée était atteinte pour cuire le biscuit, le potier a scellé la porte du four, a bouché toutes les ouvertures, pour laisser infuser cette chaleur vive pendant trois jours. Nous sommes remontés à la maison -J’en avais les larmes aux yeux. -, épuisés, et les voisins de la petite maison se sont annoncés pour un petit concert : voilà une contrebasse, deux guitares et un accordéon qui débarquent avec leurs chanteurs pour un impromptu offert pour cette journée extraordinaire.

31 mars 10 • Une journée intra-ordinaire
Lever vers 8 heures. Petit-déjeuner, six tartines, s’occuper de la basse-cour : sept œufs dont un de l’Oie – il fait froid. Travail dans ma chambre, finalisation d’un texte envoyé ensuite par courriel, que je confie à Yann Montigné pour le mettre en page. Descendre au village acheter du tabac – ou il fait froid, ou je suis trop peu habillé. Relever le courrier et l’apporter chez N. la voisine, où je me fais inviter à déjeuner avec F. et A. Préparer mes affaires pour les deux cours de l’après-midi. Avant de rentrer, passer à la bibliothèque de Bourg-Argental, y prendre de la poésie et des films (Beautiful Boxer et L’Enfer d’Ethan). Rentrer à la maison, faire un peu d’Internet, fumer une cigarette, s’occuper du compost. Remonter dans ma chambre et y écrire un peu (bonne dynamique), C. passe me dire que Am. est chez J. et F. et qu’elle peut nous parler du réseau Repas et des compagnonEs, j’y retrouve Al. et N., réunion > on discute, on mange des pâtes. Je remonte au bureau pour passer un coup de fil. Et je rentre dans ma chambre pour écrire.



C’est quoi une journée ordinaire et une journée extraordinaire ?
C'est quoi la différence ?

samedi 9 janvier 2010

Actualités résolues


Les conventions exigent un rituel de vœux en cette année qui commence. Ayant passé de l’année 2009 à 2010 auprès d’un feu de camp où nous avons brûlé de petites phrases écrites sur papier, je tiens à vous souhaiter de la persévérance et de la résistance, de la joie et des joies, et vous espère résolus dans vos actes, vos croyances, vos projets.
Je suis resté silencieux ces temps-ci, travaillant sur divers projets au plus long cours...
L’édition me tient toujours à cœur, et plusieurs envies sont là, autour de textes poétiques de deux auteurs.

Le film sur les ateliers Ponsard à Grenoble, quittés en novembre, où sera lu en voix off un texte que j’ai écrit, sera projeté en privé début février, avant, je l’espère, d’être visible sur la Toile.
Un travail en cours de « générateur de textes aléatoires basé sur de la musique » me passionne, me donne des contraintes d’écriture inédites, et des perspectives alternatives de monstration. Ce prendrait en effet la forme de projections lors de concert, ou de performances vidéo/son/textes…


Enfin, si la réécriture de Mitsou est mise en jachère, je reviens – avec plaisir et une sorte de soulagement – à des textes plus narratifs, de petites nouvelles très diverses de tons, de thème et de forme. Après la courte nouvelle Actualiser (Le Carnet bleu), j’évolue ces temps-ci chez des flibustiers et des mauvais garçons dans le milieu bohême des années 30…
Et je travaille sur Mots d'Hiver et d'autres lieux, écrit à Taillis Vert mais surtout ailleurs... On m'a offert quantité de beau papier en cahiers agrafés ou reliés. C'est à se demander si les gens se rendent compte du temps qu'il faut pour écrire !





mercredi 9 décembre 2009

Un silence isolé du monde ?

Certains m’imaginent, ici en vacances, ou isolé du monde… C’est drôle. J’ai plutôt l’impression que c’est le monde qui m’isole et qui m’oublie, qui me permet de l’oublier, et c’est assez agréable et reposant… Et, vivant avec une dizaine de personnes, dans une campagne certes silencieuse (ou presque), dans une maison régulièrement accueillante pour qui vient d’ailleurs, comment me sentirais-je isolé ? Comment parler d’isolement, de retraite, dans ce monde en réseau, en réseaux ? Comment être isolé aujourd’hui avec le courrier postal, la radio, le téléphone, Internet ?
Parlons blog. C’est un monde hallucinant – et pourtant je le connais fort peu – à géographie aléatoire, affective, sans frontière, me semble-t-il… Ce sont, partout (ici !), des livres qui s’écrivent au quotidien, aux quotidiens (ou non) de leurs auteurs : des livres qui se donnent à lire en même temps qu’ils s’écrivent. On passe de l’un à l’autre sans limite et si je rends visite à mes blogs amis : Thomas Querqy et le florilège de citations de Saint-Loup, je passe à la découverte de Nicolas Ravière et au graphisme de "J'ai flané pour vous", je passe à la photographie avec cette étrange Shooting Gallery 365, le travail de Heriberto Aguirre qui m'amène à celui d'Antoine … C’est vertigineux. Vérifiant parfois combien de lecteurs viennent me lire ici, je suis toujours surpris : qui pouvez-vous bien être ? Par où êtes-vous arrivés ici ?

Mais c’est là la magie vertigineuse de la Toile : si je fais une recherche sur le photographe espagnol Garcia-Alix, je découvre ces images...
Si je cherche des images de Malick Sidibé, je vais tomber sur les portraits d’Antoine Tempé et sur le travail de Alioune Bâ.
Si je me documente sur Brassaï, j’apprends l’existence historique du Bal des Quat’zArts et du Bal du Magic-City – ce qui me fait dire qu’on a tout de même bien perdu en liberté des corps – et du personnage incroyable de Barbette, ce qui me ramène à Man Ray…
Bref, avec Internet, ses blogs, ses images, ses textes, le monde entier ou presque est à la portée d’anonymes autodidactes.

Hélas, j’ai appris qu’un ami, après avoir tenu ce type de journal internautique qu’est le blog, pendant deux ans, l’avait supprimé. Le résultat est qu’il n’est plus en ligne mais, pour moi, cela veut dire qu’un livre a disparu : un livre inachevé qui se lisait au moment même où il se faisait a été définitivement autodafé. Et ce supplice par le feu est même plus violent, car avec la Toile, pas besoin de feu, aucun spectacle, nul espoir qu’un exemplaire soit sauvé par un bibliophile aussi résistant qu’affolé : il suffit d’un clic, il n’y eut qu’un déclic. Le vertige formidable (au sens classique du terme : redoutable) me semble devenir un cauchemar (mais peut-être les fichiers existent-ils encore quelque part ?).
Je ne pense pas qu’on ait encore pleinement conscience de la révolution que ce réseau informatif a sur le cours du monde : Internet est ce qu’on en fait. Ce qui laisse tout de même pas mal de liberté. Du moins pour l’esprit.
J’en reste flou.